Ligne éditoriale

Retour à la liste

Perles et mousseline pour Magda Bossy

A 30 ans de mariage, on parle des noces de perle.
A 36 ans de mariage, on parle des noces de mousseline.
Le FIFF fête sa 30e édition, 36 ans après sa naissance, et il le doit à deux mariages.
Le premier fut et reste, farouchement parce que malheureusement toujours aussi nécessaire, celui qui unit toujours plus de spectatrices et spectateurs en Suisse et au-delà avec la diversité de richesses culturelles que l’industrie du spectacle occidental enferme dans les angles morts. Comme si elle craignait que la variété des expressions artistiques et des regards remette sa crédibilité unilatérale en doute. Et elle a bien raison de les craindre!
Le second mariage lie ce public et le festival avec l’évidence des amours que le temps renforce. Le temps et aussi cette volonté rebelle des couples qui refusent de se fossiliser dans leurs pantoufles pendant que seule la télévision leur ferait la conversation. Ainsi, au cours de leur existence commune, jamais, au grand jamais, le FIFF et le public se sont arrêtés d’avancer pour se glisser sous une couverture chauffante et feuilleter leur album-photo. Dans ce Festival, les jubilés n’ont pas, ou à peine (pour les 20 ans seulement, en 2000, et ce ne furent que six films), donné lieu à des regards dans quelque rétroviseur que ce soit. Pour quitter la route des yeux, il aurait fallu s’éloigner des pistes caillouteuses et suivre un instant des voies bitumées. Au FIFF, quand on jubile, c’est plutôt à la vue de nids de poule.
C’est peut-être ainsi que, comme ces voisin-e-s de palier qui vous attirent irrépressiblement parce que des parfums délicieux, inconnus voire insolents fleurent en provenance de leur appartement, l’organisation aussi bien que les fidèles du FIFF de la première heure n’ont cessé, année après année, d’être rejoints par de nouveaux adeptes. 10'000 en 1993, ils sont devenus 20'000 en 1998, 30'000 en 2009 et 40'000 en 2015.
Oh, bien sûr, il y a toujours les timides. Et aussi, dommage pour eux, les méfiant-e-s, qui s’offusquent facilement à flairer un fumet qui leur est étranger. «Le bruit et l’odeur», avait éructé l’ancien président français Jacques Chirac, alors maire de Paris. Souvenez-vous: dans ce discours de 1991, pour le coup vraiment nauséabond, il avait désigné ainsi les désagréments supposément causés par certaines personnes immigrées en France. Un quart de siècle plus tard, ce genre de pestilences continue d’émaner aux alentours, exhalé sans se mettre la main devant la bouche à travers les réseaux sociaux, faisant croire que l’enrichissement culturel est une menace. Une menace pour quoi? Pour nos pantoufles et nos couvertures chauffantes?
Ce qui est frappant, c’est, justement, l’évidence sans calcul grâce à laquelle le FIFF est devenu le rendez-vous cinématographique le plus populaire de Suisse occidentale. Sans doute que sa façon d’embarquer tous les volontaires sur des chemins sans concession y est pour quelque chose. Pas de rétroviseur, pas d’accroche pour les petits sapins aromatiques qui rassurent. Les programmateurs ou directeurs artistiques successifs, Yvan Stern des éditions 1 à 5, puis Martial Knaebel de la 6e à la 21e et Edouard Waintrop de la 22e à la 25e, se sont sans doute autant régalés de cette liberté que l’équipe actuelle.
La simple possibilité que le contenu de cette 30e édition puisse exister permet de mesurer à quel point le FIFF a pu et su rester un espace unique. Où, ailleurs, dans un des plus importants festivals nationaux, pourrait-on ainsi décider de rendre hommage au courage des femmes, devant et derrière la caméra, à la diversité de leurs luttes, de leurs féminismes, sans se limiter à quelques prétextes et clichés de bonne conscience, mais, au contraire, avec une programmation globale et conséquente dans tous les sens du terme?
Il n’y a rien eu de facile à construire cette 30e programmation. Ce fut même la genèse la plus anguleuse de toutes celles vécues depuis cinq ans par l’équipe actuelle. Accueillie, par les femmes comme par les hommes, avec une proportion égale d’enthousiasme et, particulièrement en Occident, d’agacement, la thématique centrale de cette édition, conduite d’abord par un désir de découverte et de nuances contre les grands mots et les généralités polies, a fait et fera sans doute débat. Tant mieux. Le FIFF est, encore et toujours, là pour ça.
Il a toujours été là pour ça. A ouvrir les fenêtres pour ne pas se contenter de la vue. A s’enrichir aussi des sons et des parfums. A franchir les paliers, faire tomber les murs et les barrières, rouler les tapis rouges sur le bas-côté, pour aller toucher et goûter. Le style a peut-être changé, mais le monde aussi, ainsi que la pratique du cinéma. L’essentiel, lui, reste le même: Internet et le numérique ont probablement rapproché les humains en offrant une tribune à chacun, mais le déferlement d’information et d’images n’a favorisé ni une tolérance ni un savoir ni un bon sens ni un optimisme communs.
Quand ils sont créés par des auteurs, les films sont des supports extraordinaires pour montrer les richesses culturelles et se regarder dans les yeux. Ce n’est pas le 30e FIFF qui le dit, même s’il pourrait parce qu’il y croit dur comme fer. Non, cette conviction date de 1980, elle a fondé la naissance de ce Festival pionnier et, tiens donc, elle a été amenée par une femme: Magda Bossy.
Magda Bossy était la secrétaire romande d’Helvetas. Pour les 25 ans de l’association en Suisse romande, elle avait eu l’envie de donner la parole aux cinéastes d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine que l’Occident, plus ou moins volontairement, ne voyait pas briller. Et le FIFF était né.
Si les bonnes idées ont l’air simple comme bonjour, c’est qu’elles le sont toujours lorsqu’elles naissent sans arrière-pensées, sans calcul, juste avec le cœur. La plupart d’entre nous, celles et ceux qui fabriquent le FIFF actuellement, n’ont pas connu Magda Bossy. Et nous le regrettons immensément quand celles et ceux qui ont eu la chance de la côtoyer se mettent à évoquer son souvenir. Leurs yeux se mettent à scintiller et leurs mots à s’enflammer. «Elle était comment, Magda Bossy?» La réponse est d’abord un sourire, d’où s’échappe un torrent soudain. Des effluves inattendus de saucissons et d’olives au chocolat remontent à la surface, ceux qu’elle apportait souvent à l’équipe. Elle la gâtait, cette équipe des débuts. Elle lui montrait un vrai amour, un amour des gens si intense qu’il explique peut-être pourquoi la convivialité est resté ce qui frappe le plus les invités du FIFF aujourd’hui encore. Magda Bossy invitait les uns et les autres dans sa maison en Provence. Elle y avait fait construire un pavillon pour les invité-e-s. Il y avait une piscine, une salle de jeu. Car elle avait le goût du jeu. Du jeu et de la fête aussi. Ah, la bouteille de whisky qu’elle s’achetait juste avant chaque festival et qu’elle partageait au cours de la semaine! «Elle parlait neuf langues. 9! Son père était Egyptien, sa mère Autrichienne et elle avait épousé un Grec, puis un Suisse allemand!...» Et les yeux s’embrument, le souvenir comme aspiré dans le porte-cigarette qu’elle ne quittait jamais. «A la fin, on lui disait qu’elle était notre maman, la maman du Festival, et elle adorait ça.»
Noces de perle. Noces de mousseline. Perle et mousseline. Saviez-vous que la culture moderne de la perle a été inventée par un Japonais, Kokichi Mikimoto, en 1893? Et saviez-vous que la fabrication de mousseline nous vient du Bengladesh? Vous ne le saviez pas? Le FIFF est là pour ça aussi.
Magda Bossy aurait sans doute aimé ça, un jubilé de perles et de mousseline. Un si beau mélange de cultures dans un écrin, 30e du nom, qui présente les richesses de 62 pays producteurs, un record involontaire né de la seule envie de rendre hommage aux femmes qui, partout, doivent lutter. Dans cette tentative, Magda Bossy est bien évidemment la première à qui nous pensons. Parce qu’elle est la maman qui nous a offert cette liberté.

Thierry Jobin